La Saint-Jean-Baptiste : un ensemble de contradictions ?

Photo : Daniel Abel

Le 24 juin «On se souvient » au Québec de la célébration de l’arrivée de l’été à travers des feux de joie. Cet événement qui allait devenir la fête nationale du Québec coïncidait avec la fête religieuse de la Nativité de Saint Jean-Baptiste et précurseur du Christ, une fête autour de laquelle on peut relever de nombreuses contradictions.

Dans les premières lignes de l’Évangile selon Saint Luc, on peut lire que Zacharie, celui qui sera le père de Saint Jean le précurseur du Christ, et Élisabeth son épouse, étaient l’un et l’autre avancés en âge (Lc 1, 7). Certains pourraient faire une comparaison entre cette figure d’Élisabeth et celle de l’Église. En effet, dans le contexte actuel de désaffection religieuse, notamment du catholicisme, une Église aussi avancée en âge, vieille de plus de deux mille ans peine à enfanter des hommes et des femmes fiers de vivre leur foi chrétienne et de témoigner au cœur du monde. Du point de vue sociétal, dans notre contexte de laïcité au Québec, l’Église, comme Élisabeth, est stérile et certains iraient jusqu’à appuyer cet argument par quelques signes : apostasie[1] (très élevée au Québec en 2009-2010), fermetures massives d’églises, chute vertigineuse de vocations sacerdotales et religieuses (communautés de plus en plus vieillissantes et mettant la clé sur les portes de plusieurs maisons historiques à travers la province), etc.

Or, contre toute attente, dans son âge avancé, Élisabeth a donné naissance à un fils, Jean. Cela relève du miracle dans la mesure où une telle chose ne saurait être expliquée scientifiquement. D’un regard purement non croyant, une pareille naissance est impossible pourtant, l’Église de ce même point de vue et actuellement considérée comme stérile, vieille ainsi que démodée, continue à donner naissance à des chrétiens à travers les eaux du baptême. Comment est-ce possible ? Cela ne s’explique pas, car ça relève du mystère, des choses de la foi. Cela nécessite de la confiance ainsi que de l’abandon dans la mesure où l’Église n’est pas qu’une institution humaine ou une entreprise comme le pensent de nombreuses personnes, mais elle vit de l’Esprit-Saint.

La fête de la Saint-Jean-Baptiste ne serait-elle pas en soi une contradiction ? À l’origine, ne visait-elle pas à unir tous les « Canadiens français » ? La figure de Saint Jean-Baptiste peut aider à vivre cette fête autrement, ou à avoir une tout autre attitude. En effet, il invitait ses interlocuteurs à une conversion de mœurs, de regard, de vie, etc. Il les interpelait au sujet de la condition des autres et les conviait à «Se Souvenir » que tous sont frères et sœurs appelés à prendre soin les uns des autres : « Celui qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu’il fasse de même ! […] Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. » (Lc 3, 11.14)

Saint Jean-Baptiste est un homme cohérent dans la mesure où il applique ce qu’il dit. Une de ses caractéristiques est l’humilité. Voilà une vertu à cultiver et qui est la base de toute relation humaine, car c’est elle qui peut nous amener à poser un regard d’Amour sur l’autre, à construire des ponts et à unir des frères et sœurs, à rechercher le bien collectif plutôt que des intérêts individuels ou d’un petit groupe. Il prépare le terrain pour un autre, il ouvre la voie pour un autre et c’est en ce sens qu’on l’appelle « précurseur » : « Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. » (Mt 3, 11). Ouvrons-nous souvent la voie à d’autres qui arrivent derrière nous ? Est-ce que nos actions actuelles sont animées par la préoccupation des générations à venir ? Voilà autant de repères qui peuvent baliser nos manières actuelles de faire, quel que soit le domaine ou le contexte.

Saint Jean le précurseur reconnaît la valeur, la grandeur de l’autre et en vente ses mérites sans jalousie. Il n’hésite pas à détourner l’attention vers un autre : « Le lendemain encore, Jean se trouvait là avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : “Voici l’Agneau de Dieu” […] Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus. » (Jn 1, 35-37) Ainsi, Saint Jean-Baptiste accepte que ses disciples suivent un autre. À l’instar d’un parent, il donne naissance dans la foi, accompagne, et lorsqu’est venu le temps, il laisse la liberté de choisir la voix appropriée. N’est-ce pas ce que fait l’Église d’une certaine manière avec les hommes et les femmes qu’elle enfante par le baptême ? Alors que certains focalisent uniquement sur la désaffection de plus en plus grandissante du catholicisme au Québec et dans bien d’autres endroits dans le monde, l’Église[2] se contente d’aimer inconditionnellement. En effet, c’est à travers sa maternité et son affection que l’Église, comme une Mère, est conviée à écouter le monde, à effectuer l’annonce de l’Évangile. Cette maternité de l’Église n’est rien d’autre que son attention et son souci pour tous ses enfants de la terre, ainsi que sa responsabilité éducative à travers la liberté religieuse, la dignité humaine et la révélation chrétienne. Ce style maternel confère à l’Église une attitude de miséricorde, une tendresse à l’égard de ses membres et de toutes les personnes vers qui elle est envoyée.

Est-ce donc contradictoire que l’´Église accepte que ses filles et ses fils la quittent, soient en réaction, trouvent d’autres voies ? Non ! Elle est simplement appelée à les aimer, à mettre la semence dans le cœur de l’humanité et à s’abandonner pour laisser la grâce faire son œuvre. Voilà ce que nous révèle la Nativité et la figure de Saint Jean-Baptiste.

© Léandre Syrieix, séminariste.

[1] Rejet de la foi catholique.

[2] L’Église est ce corps que chacun de nous formons. Il ne faut donc la voir comme une institution à laquelle nous sommes extérieures ou encore comme une structure hiérarchique. Ainsi, on pourrait remplacer le mot « Église » par « JE ».

1 Commentaire

  1. En effet, l’Église catholique est comme une mère qui enfante des êtres qui l’abandonneront presque inévitablement à l’adolescence. L’Église fait la promesse à ses enfants qu’elle sera toujours là pour les accueillir et les aimer, et ce, en les introduisant dans la foi par le baptême.

    Fréquemment, le baptême est une « habitude » reproduite par des catholiques non-croyants ou non-pratiquants. Ceux qui ont été baptisés dans la volonté de parents n’ayant pas la foi sont possiblement ceux qui abandonneront notre mère l’Église le plus rapidement, car ils n’auront pas été stimulés outre mesure par la foi et l’Esprit Saint. Les parents « humains » se disent croyants l’instant du baptême de leur enfant, mais retranchent de leur vie les enseignements à la foi chrétienne dès lors que le baptême a été célébré.

    La société québécoise, depuis des décennies déjà, rejette la foi catholique et sa mère l’Église tout en continuant de faire baptiser ses enfants. C’est cela aussi la contradiction de la Saint-Jean-Baptiste, une fête nationale qui souligne pleinement l’appartenance à la nation québécoise, mais qui rejette du revers de la main son appartenance à la famille chrétienne qui l’a accueillie en son sein dès sa tendre enfance.

    Par contre, notre mère l’Église, elle, ne nous abandonnera jamais et elle acceptera toujours de reprendre ses enfants perdus à l’instant où ils chercheront en elle un peu de réconfort, et ce, même lorsque ses enfants retrouvés la quitteront de nouveau.

    Merci M. Syrieix pour cet autre bon texte que vous avez écrit.

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